Que font les organisations paysannes et l’Etat congolais pour que les paysans soient professionnels dans les filières vivrières et maraichères ? Pas grand-chose, si pas rien du tout. Reportage en territoire de Lubero, au Nord-Kivu.

Un reportage de Merveille Kakule Saliboko

Lubero, chef-lieu du territoire du même nom, province du Nord-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo. À la sortie de la cité, sur la route de Goma, une pancarte indique l’inspection de l’Agripel (agriculture, pêche et élevage). Au milieu de la vaste concession, une ancienne bâtisse, datant de l’époque coloniale, sert de bureau de l’inspecteur. Nous avons rendez-vous avec l’ingénieur Kaseraka Bakwanamaha Daniel, inspecteur de l’agriculture à Lubero.

Dans chaque chefferie et secteur, on a des agronomes et vétérinaires pour accompagner et encadrer les paysans. On leur montre les nouvelles techniques culturales », explique Daniel. L’accompagnement n’est pas facturé, sauf exception comme des attributions de titres immobiliers ou des délimitations de champs. Statistiques peu fiables

L’une des activités de l’inspection territoriale de l’agriculture, pêche et élevage est d’établir les statistiques de la production, de la commercialisation et des prix.

Les chiffres ne sont pas mis à la disposition du public. Après plusieurs tractations, l’inspecteur me permettra de prendre des photos des pages concernant les cultures maraichères. Ainsi, pour le chou, il y aurait37 734 planteurs avec une moyenne de 3 ares par planteur. D’après ce rapport, le rendement moyen est de 5 tonnes et demie par hectare. En 2018, 318 tonnes ont été commercialisées pour un prix moyen de 371 francs congolais par kilogramme.

Ça saute aux yeux : le tableau est parsemé de traits, signifiant que les données de telle ou telle autre chefferie manquent. Les 9 tableaux (ail, amarante, oignon, chou, chou-fleur, carotte, aubergine, tomate, poireau) que nous avons pu consulter sont ainsi remplis de traits dans plusieurs sections. L’inspecteur se défend :

Parfois, les statistiques ne sont pas correctes car c’est difficile de passer champ par champ. Aussi, nos agents ne sont pas payés. L’insécurité est grandissante dans de nombreuses campagnes. On écrit ce qu’on trouve et on essaye d’adapter ça aux réalités du moment ».

Surtout, cette extrapolation est ancienne, trop ancienne même. Mby Nlemvo Elysée est étudiant en sciences agronomiques et vétérinaires à l’Institut supérieur Sainte- Croix de Mulo, non loin du chef-lieu du territoire de Lubero. Il a fait son stage académique à l’inspection de l’agriculture :

J’ai pu consulter tous les documents, notamment les rapports produits annuellement pour en faire une comparaison. Les chiffres ne changent pas depuis plus de 20 ans. Sur la couverture, on marque juste l’année et on imprime le rapport pour l’envoyer aux autorités hiérarchiques. »

La recherche patine

Sur les hautes terres densément peuplées du territoire de Lubero, au Nord-Kivu, zone pourtant propice à des fortes productions maraîchères, également une zone à forte concentration humaine, la terre s’amenuise. Et les choux et autres cultures sont attaqués par des insectes. C’est pour répondre à ces défis que Mby Nlemvo Elysée, notre étudiant stagiaire de 24 ans, a décidé de mener des recherches sur la mise au point d’un produit biologique et qui servira à la fois comme engrais, pesticide et fongicide. En attendant que ce produit quitte le stade de prototype Bakwanamaha Daniel ironise :

l’Etat est là pour soutenir les paysans à produire en quantité en qualité. C’est ça la politique du gouvernement. L’objectif, c’est Faim Zéro en RDC »,

L’Etat dispose d’un institut de recherche en agronomie, l’institut national d’études et recherches agronomiques (Inera). La station de l’Inera au Nord-Kivu se trouve à Bikara, en territoire de Lubero mais « elle est foutue », d’après Charles Kitengera, ingénieur agronome et directeur du Centre d’adaptation et de production des semences améliorées (Capsa), un service public créé durant la période coloniale, en 1942, dans l’objectif est de « mettre à la disposition des paysans des semences qui contribuent à l’amélioration de la production et au revenu des paysans ».

Charles affirme que son institution vendait des semences maraichères… Oignons, poireaux, ails, choux sont encore visibles dans le domaine de Capsa, « mais c’est à titre personnel, pas dans le cadre de l’adaptation et production des semences ». On est loin des années d’apogée, entre 1985 et 1990, avec la fameuse coopération Zaïre-Canada au cours de laquelle le Centre a renforcé la production des semences, a introduit de nouvelles variétés et a vu ses bâtiments réhabilités et électrifiés. Charles Kitengera confie :

Depuis 1990, nous œuvrons sans financement. Ce n’est pas facile car l’Etat ne paye que les salaires des agents. »

Lofepaco et les femmes vulnérables

Il faut donc enquêter ailleurs qu’auprès des services de l’Etat pour trouver quelques exemples qui fonctionnent. La Ligue des organisations des femmes paysannes du Congo, Lofepaco, appuie les femmes productrices de maïs, pomme de terre et légumes (oignon et poireau) depuis 2017. Avec l’appui d’Oxfam, ce projet vise à atteindre 1200 personnes en 2021, principalement dans les villages environnant Kipese, Kitsombiro en territoire de Lubero et Kyondo en territoire de Beni. Actuellement, il concerne 840 bénéficiaires.

Selon l’ingénieur agronome Patient Mapendo, chargé des programmes de cette Ligue, ce projet porte sur plusieurs volets : appui aux organisations de base dans la gestion, appui dans l’organisation des assemblées générales, structuration des filières agricoles, cadre de concertation des acteurs, renforcement des productions, dotation en semences. « On vise à atteindre le bien-être des bénéficiaires », explique Patient. « Il n’est pas prévu de structuration en coopératives ».

Les questions de vente se font directement avec les organisations à la base.

La structure de commercialisation est organisée localement. Les organisations paysannes sont situées au niveau des villages mais interconnectées pour avoir l’information », renseigne Patient Mapendo.

La vente est groupée, insiste-t-il. Dans le cadre dudit projet, Lofepaco distribue gratuitement des intrants, comme les semences.

Pour être sélectionnée parmi nos bénéficiaires, il faut remplir le critère de vulnérabilité. Les premières semences sont données gratuitement. A la récolte, la femme bénéficiaire rembourse la semence à son organisation paysanne de base qui se chargera, à son tour, d’aller acheter les semences pour les redistribuer aux bénéficiaires ». Patient estime que le projet tel que conçu est durable.

Même après le projet, ceux qui auront amélioré leurs revenus peuvent s’acheter des semences », espère-t-il.

Vendre mais à quel prix ?

Des projets comme celui de Lofepaco se veulent durables. Mais après le projet, de nombreuses bénéficiaires ne sont toujours pas capables de voler de leurs propres ailes. C’est surtout vrai pour les projets dans lesquels s’opèrent des « distributions gratuites » des semences et autres matériels. Ce qui fait dire à un analyste que les organisations qui procèdent de la sorte créent en réalité de la dépendance chez les bénéficiaires. Kambale Kipasula, habitant de Lukanga, en territoire de Lubero, a été retenu dans un projet du Sydip qui a pris fin en mai 2019. Avant cela, Kipasula cultivait la canne à sucre. Pendant trois ans, il a tour à tour reçu des semences de poireau, oignon, chou, soja, carotte, chou-fleur, maïs et pomme de terre.

J’ai vraiment eu des bons résultats avec le chou et la pomme de terre. Comme les distributions de semences se faisaient au même moment, on produisait tous au même moment. Le grand problème est que les produits n’avaient pas de marché. Les prix chutaient. Et quand on posait la question relative au marché, on nous retorquait qu’il faut d’abord manger sa production avant de penser à vendre car le projet a été conçu pour combattre la malnutrition dans la zone ». Kipasula, père de 7 enfants, confie que « les bénéficiaires ont encore besoin d’appuis ».

Kahambu Katovya Gisèle est vendeuse depuis 8 mois dans la cantine d’intrants du Sydip à Lukanga. On y vend des produits agricoles et vétérinaires comme les semences, pesticides et fongicides autant que les engrais chimiques.

Les paysans prennent souvent des produits à crédit. Certains payent après récolte, d’autres non. Depuis la fin du projet, les paysans ne viennent plus s’approvisionner ici. Je peux dire que je n’ai plus de clientèle », dit la vendeuse avant de pointer :

Beaucoup de marchandises périssent à la cantine. Les commerçants locaux ont déjà envahi le marché. Ils vont s’approvisionner eux-mêmes à Kampala et leur prix est bas, comparé au nôtre. Et quand je veux vendre au même prix que les commerçants, mes supérieurs me disent que je vais faire des pertes. »

Absence de vision commerciale

La même situation est vécue à la cantine du Sydip à Luotu. Kavugho Concetta qui s’occupe de la vente depuis 2013. Elle affirme que les produits ne sont plus vendus. Pas de clientèle, pas d’avantages particuliers pour les membres du Sydip si ce n’est d’avoir les produits à proximité.

Les membres ne viennent pas parce qu’ils pensent que la cantine leur appartient et que, de ce fait, ils doivent avoir gratuitement les produits. Et les rares fois où ils viennent ici, c’est pour le crédit et là, difficile de rembourser. Dix-sept membres ont des dettes ici », concède Kavugho.

Pour elle aussi, la concurrence est rude et vendre relève de la chance. 49 ans, mère de 8 enfants et membre du Sydip, Masika Koghere affirme qu’elle ne s’approvisionne pas à la cantine de son organisation car elle trouve la marchandise à bon prix dans la cité. « Là-bas, au moins, on a droit au rabais et autres avantages », dit-elle clairement. Pourtant, Balitenge Wangahemuka, président du Sydip, affirme-lui que le prix à la cantine est bas par rapport aux commerçants : « Supposons qu’un article coûte 0,6USD, nous on le vend à 0,5USD. »

A Luotu, Sydip a initié une coopérative. Créée le 16 septembre 2013, la Coopérative des agriculteurs des vivres et légumes de Luotu, COO.A.V.L.Lu, devait avoir pour spécialité la commercialisation du haricot, du maïs et des légumes. Elle n’a jamais vraiment décollé.« Elle a fait la vente des légumes une seule fois et elle a connu des pertes », renseigne la vendeuse de la cantine.

La cantine est attenante à l’entrepôt construit par l’ONG française Agrisud. Présentement, dans ce CCMI (centre de collecte et magasin d’intrants), il y a des cossettes de manioc. Sage Masinda, secrétaire général du Sydip reconnait des défis énormes, notamment en termes de conservation des légumes et la recherche du marché.

Selon lui, les producteurs de Luotu sont délaissés sur le plan coopératif. Ils sont peu accompagnés techniquement. Et là encore, les fréquences des visites des agronomes sont réduites.

La coopérative de Luotu patine. Elle n’affiche pas le dynamisme qu’on attend d’elle. Je pense que le problème nous revient aussi. Notre organisation, sans fonds internes, s’appuie sur les projets et s’y focalise, délaissant les membres qui ne sont pas concernés par les projets ».

Ce reportage a été publié pour la première fois par Défis Sud. Il est republié ici avec l’autorisation de son auteur”.https://www.sosfaim.be/wp-content/uploads/2019/10/defis_sud_dossier_kivu.pdf

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